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Madrid
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Ville fantasque, terrain de jeux d'une jeunesse cosmopolite et avide de mouvement, Madrid tient en haleine les voyageurs les plus blasés.

Gran_Va_Madrid


Une héroïne qui ne dort jamais

Un vendredi en fin d'après-midi, les rues de la Malasana semblent sortir de leur torpeur. Petit à petit, les trottoirs se remplissent. Une femme franchit une lourde porte abondamment taguée. Jupe à godets, un peu courte et asymétrique, qui danse autour des jambes ; veste cintrée, trop peut-être, rouge sang et maxi sac assorti ; talons hauts, au moins 7 cm, assortis également, qui claquent sur les pavés, on dirait une héroïne de Benito Perez Galdos ou d'Almodovar. Elle pourrait s'appeler Pepi, Lucie ou Bom. La frange très courte et raide met en valeur un nez aquilin. Le port de tête n'est pas sans fierté. Il y a pourtant de la gouaille dans la démarche rapide et cadencée. En se dandinant, la Pepa, pas encore au bord de la crise de nerfs, retrouve un homme à la terrasse de l'un des nombreux cafés de la plaza San Ildefonso. Lui, très digne, entre deux âges, les yeux cachés derrière des verres fumés commande deux Clara (équivalent du panaché, à demander con Limon). Un jeune homme au look punk néo-eighties les rejoint. « Madrid me mata » (Madrid me tue de plaisir), pouvait-on lire sur les murs pendant la Movida… C'était il y a trente ans ; tout a changé, tout est pareil. « Madrid me mata, cela veut dire elle me vainc, elle me déborde. Madrid est universelle. C'est une ville ouverte dans laquelle il y a de la place pour tout le monde et pourtant le Madrilène n'achève jamais son intégration dans l'univers, il vit sa ville comme si elle était le monde. » (Enrique Tierno Galvàn - 1985). Madrid nous fait de l'oeil, nous enveloppe. Tout continue de bouger, vite, très vite. Les quartiers se transforment, les énergies avant-gardistes gagnent et envahissent les ruelles populaires. C'est ici, dans la Malasana, que tout a commencé. Depuis, l'underground a gagné quelques lettres de noblesse et a maintenant pignon sur rue. La nostalgie est toujours aux aguets.

Bobo et arty

Calle Espiritu Santo, Divino Pastor, Manuela Malasana, les bars se succèdent, encore presque déserts, il est trop tôt. Les boutiques se bousculent, vintage, rock, jeunes créateurs, streetwear puis, sur Fuencarral, les marques internationales pour « djeuns ». L'atmosphère est parfois électrique, ça déambule, ça s'interpelle, la musique déborde sur les trottoirs. Les flyers, eux, s'entassent au fond des poches. Les rues sont étroites, ce qui laisse peu de place aux voitures. Ambiance quasi piétonnière, on respire et l'on se perd un peu. De calle (rue) Fuencarral, on a pris la tangente et abouti sur Hortaleza : on est maintenant à Chuecas. Sur la plaza Vàsquez de Mella, trône une sculpture : un gigantesque ruban de métal rouge marque l'entrée d'un parking. Avant d'être carrément bobo, ce quartier était le quartier gay… La société espagnole, souvent paradoxale, se révèle très en avance sur les droits des homosexuels. Détour imposé par le parking. Rouge, entièrement rouge, un éclairage d'un luxe, une expo de photos et en néon rouge un extrait de la Divine Comédie de Dante. Ici, on a inventé le concept du parking design ! Bars en cuir très nineteen, boutiques chic et échoppes trendies, restaurants épurés... Halte obligatoire chez Isolée, le concept-store de Madrid : blanc immaculé et shopping pointu. L'accueil est chaleureux et convivial. Jamais de regard glacé comme dans tant de capitales. Il commence à faire soif et même un peu faim. 19 h 30, on peut commencer la vuelta (le tour) et commander la première Cana (bière pression), accompagnée de quelques tapas. Direction la Bardemcilla, bar sans prétention où se retrouve le tout-cinéma, nous sommes chez la maman - elle même ancienne actrice - de Javier Bardem (Mar Adentro, notamment). La nuit va alors commencer, les zincs s'égrener…, jusqu'à plus soif. « À Madrid, on ne se couche jamais avant d'avoir tué la nuit », a écrit Hemingway. Allons donc voir si le Museo Chicote où il avait ses habitudes demeure fidèle à sa réputation. Artère centrale, véritable coeur palpitant de la ville, bordée de buildings parfois grandiloquents, souvent ornés de sculptures triomphantes, la Gran Via est illuminée et racoleuse, presque maquillée comme une vieille fille de joie. À gauche, sur Alcala, on aperçoit le superbe Circulo de Bellas Artes. Dans ce bâtiment d'Antonio Palacios, on organise des expositions et des concerts depuis 1926. On dit aussi qu'ici l'on peut voir les plus belles (et les plus people) fêtes de Madrid. Les rues sont noires de monde, il est 2 h… Mais la nuit finit par gagner et avoir raison de nous ; il faut être madrilène pour tenir la distance ! Le soleil semble exploser sur le Palacio de Cristal et repartir en mille infimes rayons pour illuminer les jardins et les fontaines du Retiro. À l'intérieur, une installation d'Andy Goldsworthy. Ce gigantesque palais de métal et de verre, construit par Ricardo Vélasquez Bosco pour l'Exposition universelle de 1887, est actuellement une annexe du musée Reina Sofia.

Madrid chic et classique

L'art contemporain a sa place partout dans Madrid, même dans le très populaire parc du Retiro. Quelques courageux bravent le froid glacial et tentent un premier pique-nique de 11 h sur l'une des pelouses, d'autres courent. Tandis que quelques familles très distinguées, venues en voisines du quartier de Salamanca, improvisent un paseo (une promenade). Les allées majestueuses guident vers le Museo del Prado, écrin des Vélasquez, Goya puis des Sorolla ou des Beruete dans la nouvelle aile dessinée par l'architecte espagnol Rafael Moneo. Rien de spectaculaire dans cette extension, mais on est séduit par le cloître des Jeronimos, au dernier étage, recouvert d'une verrière et par les murs rouge sang « pompéien » de la salle dite des Muses. On craque dans la librairie… Envie de shopping raffiné. C'est vers les calles Serrano, Goya ou Jorge Juan qu'il faut aller. On reprend quelques forces autour d'une collation au bar du Ritz. On se croirait de nouveaudans un film. Il y a du Lubitsch dans le style rococo. Habilement luxueux, délicieusement suranné, tout cela fleure bon l'opérette. L'atmosphère est très habillée (presque trop pour un après-midi), un rien compassée. Le Madrid chic est très chic, le Madrid chic est très classique, un peu « zarzuela » en somme. Les boutiques de luxe se succèdent : marques internationales sur Serrano et créateurs espagnols plus « olé-olé » sur Jorge Juan. Chez Loewe, les cuirs sont souples et doux et les lignes parfaites. Chez Carrolina Herrera, on trouve du rouge, beaucoup de rouge. Chez Agatha Ruiz de la Prada, l'univers se montre toujours aussi ludique. Davidelfin, le nouvel enfant terrible de la mode madrilène, s'est inspiré du déménagement… Dimanche matin (donc pas avant 12 h), entre un brunch paraît-il délicieux à l'hôtel Urban et les Puces du Rastro, il a fallu faire un choix. C'est Théophile Gautier qui a tranché : « J'ai cherché la Manola pur-sang dans tous les coins de Madrid, à la course de taureaux, au jardin des Delicias, au Nueva Recreo, à la fête de Saint Antoine, et je n'en ai jamais rencontré de complète. Une fois, en parcourant le quartier du Rastro, je la vis. » Passée la puerta de Toledo sur la plaza Mayor, le flot de marcheurs nous entraîne plus bas vers le sud. Sur la plaza de Cascorro, en haut de la calle Riviera de Curtidores, la foule est compacte, impénétrable. Comme si toute la ville se donnait rendez-vous là ! Gautier avait raison ! L'âme madrilène est ici. Échoppes de rien, étals de pas grand chose, puis petites rues bordées de trésors… On trouve de tout au Rastro. Dans ce joyeux maelström, la tête tourne un peu… On s'éloigne.

Flâneries branchées

Dans la calle del Meson, sur une placeta, un arbre, quelques bancs et une tonnelle (ou une installation) d'artiste : pause… On s'enfonce ensuite dans la Latina, autour de la plaza de Puerta de Moros, là où les jeunes Madrilènes branchés mais pas snobs aiment flâner le dimanche. Rues tordues, places biscornues, ce vieux quartier (dit également de la Moreira) fut le dernier réduit de la population musulmane après la reconquête. Petit arrêt dans un bar posé sur les marches d'un escalier de la calle del Rollo (rue du Flirt), puis derrière un haut mur de briques où se cache un tout petit jardin de curé, El Jardim del Principe, sous une treille on surprend quelques amoureux avides de calme. Il est presque 16 h, la queue devant le Café Délic ne décourage que les ignorants. Leurs tartes salées ou sucrées valent toutes les attentes du monde ! En attendant donc, ça échange, ça papote. On se refile le plan du soir… Un mot de passe pour aller dans l'un des bars dits clandestins du quartier où l'on déclame de la poésie, où l'on improvise un tablao de flamenco. Madrilène depuis cinq ans et travaillant à MediaLab, un centre de recherches sur les nouvelles technologies appliquées à l'Art contemporain, financé par la ville, Frédérique, une jeune française, converse avec un jeune vidéaste américain qui se produit ce soir à la Casa Encendida. On promet de venir voir le travail de Zacharie et l'on reprend la vuelta.

Le quartier en vue

Petites rues en pente, escaliers, églises baroques ; soudain, la vue nous entraîne très loin vers le Campo del Moro. Dans la petite calle de Calatrava, émaillée de petits bars pas tout à fait borgnes, une porte s'ouvre, laissant passer un instant des sons technos. Des fêtards sortent, n'ayant visiblement pas dormi depuis très longtemps, d'autres y entrent, tout frais et encore roses. Les after croisent les before. On dit qu'à Madrid on peut faire la fête du vendredi soir au lundi matin sans s'arrêter… « Danser, je passe ma journée à danser. Et pendant ce temps, les voisins n'arrêtent pas de râler », chantait, en 1982, l'icône, Olvido Gara, du groupe Alaska. Sur la place de Lavapiès, il y a encore peu de monde vers 11 h. Le propriétaire pakistanais dispose quelques tables et quelques chaises sur la terrasse improvisée. Il fait grand beau. Quelques accords de musique andalouse se mélangent avec de la pop turque puis des zouks antillais. On dit que 70 % de la population qui habite dans le quartier de Lavapiès est d'origine étrangère. Pour combien de temps encore ? La Planète Mode s'y installe et prend ses aises. La mairie de Madrid tient à faire de l'extrémité de ce quartier (avec un bout du quartier de Las Letras), entre les musées Reina Sofia et Thyssen-Bornemisza, le triangle des Beaux-Arts. Déjà quelques galeries d'art contemporain, quelques boutiques… Christina Guisado est installée ici depuis plus de 15 ans. Décorateurs et stylistes de cinéma viennent régulièrement dans sa boutique de vintage. On se souvient alors que Madrid est le personnage central et récurrent de presque toutes les pelliculas de Pedro Almodovar. Madrid, une héroïne au destin un peu fantasque et chahuté, qui a parfois la gueule de bois. Et qui rêve d'être la « ciudad de los suenos » (la ville des rêves).

Pour en savoir, allez voir le cahier pratique Madrid

 
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