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20 000 lieux sous les laves
Balades
piton_de_la_fournaise_5Drôle d’aventure que celle qui consiste à explorer avec un guide spécialisé les galeries qui se forment sous les coulées de lave d’un volcan en activité. Cela se passe dans le sud de l’Ile de La Réunion. Et c’est spectaculaire…










Une invitation à partir en randonnée sous une coulée de lave du Piton de la Fournaise nous a d’abord paru extravagante. Lorsqu’on a vu une fois en « live » ou à la télévision un volcan en éruption, on a vraiment l’impression que la lave colle étroitement au terrain qu’elle dévale, encombrant tous les orifices et anfractuosités qu’elle rencontre et formant une masse compacte impénétrable. En fait, nous expliquera notre guide, lorsque la coulée se refroidit en surface, elle forme une croûte solide (ou tunnel de lave) dont le coeur reste fluide, ce qui lui permet de continuer à s’écouler. Lorsque ce tunnel cesse d’être alimenté par la matière en fusion, il se vide et laisse une cavité en forme de galerie qui peut atteindre plusieurs kilomètres de long. C’est dans cette galerie que nous allons marcher. Nous sommes partis de Saint-Pierre vers la face sud de l’enclos du volcan ou « grand brûlé », délimité par des remparts verticaux de 1 000 mètres de haut sur lesquels se déversent naturellement les éruptions parfois jusqu’à la mer, rien n’arrêtant la lave sur ces grandes pentes dont la forêt est rapidement engloutie. La route qui traverse la zone est elle aussi régulièrement ensevelie et inlassablement reconstruite. Celle qui mène à l’enclos, dite route du Sud Sauvage, est surprenante ; elle serpente en corniche au-dessus d’une côte déchiquetée et d’une mer tumultueuse, à travers une forêt primaire équatoriale luxuriante, traversant de place en place des villages aux noms exotiques ou catholiques, superbement fleuris et régulièrement évacués lors des éruptions, au grand dam de leurs habitants. Mais précaution préfectorale oblige…

Une coulée de lave qui laisse des séquelles longues à guérir
Nous avons rendez-vous avec notre guide à la coulée 2004, située au milieu de l’enclos,piton_de_la_fournaise_4 ce qui nous permettra de traverser l’extraordinaire coulée 2007. Celle-ci a duré un mois, atteignant une température de 1 200° ; elle s’étend sur 1 600 mètres de large, après avoir déboulé, parfois à 80 km/h, jusqu’à la mer, agrandissant du même coup l’île de quelques hectares. Elle a bien entendu submergé la route, restée fermée huit mois, la chaleur résiduelle de la lave interdisant tout travail de reconstruction. Elle a été refaite et réouverte en novembre 2007 mais la présence de nombreuses fumeroles, la chaleur ambiante de l’air et du sol confirment ce que savent les scientifiques : une coulée de lave met des mois, voire des années à refroidir, la température résiduelle à certains endroits ayant encore été mesurée à plusieurs centaines de degrés en janvier dernier.

Voyage au coeur des entrailles du monstre
A la coulée 2004, sous la houlette de notre guide diplômé du volcan, Roby Soriano, notre regard est irrémédiablement attiré par les grandes pentes de l’enclos, striées de coulées sinueuses provoquées par des éruptions antérieures, serpents noirs plus ou moins larges sur fond vert, tantôt s’arrêtant à mi-pente, tantôt allant jusqu’à la mer. Et l’on est frappé par la vitesse à laquelle la végétation ressurgit à même la lave dans cette région, il est vrai, très arrosée par les pluies de l’alizé du Sud-est. Equipés de casques et de torches électriques, nous écoutons le briefing de Roby : cette coulée est descendue jusqu’à la mer, s’est plus ou moins superposée et mélangée à la coulée 2001 voisine dont elle apparaît cependant, à l’oeil nu, bien différente en surface. La lave 2001 est noire et charbonneuse, grumeleuse et forme des gratons, tandis que la cuvée 2004, de couleur argentée au soleil, est lisse et « cordée ». En fait, ces deux types de lave, « aa » pour la première, « pahoehoe » pour la deuxième, sont de même type basaltique à l’origine mais adoptent des caractéristiques différentes en fonction du type d’écoulement initial. C’est Roby Soriano qui a lui-même découvert ce souterrain sous lave. Il l’a exploré vers l’amont sur 1 600 mètres jusqu’aux grandes pentes. Mais nous ne ferons que 450 mètres.

A quatre pattes dans l’obscurité totale
On y accède en aval de la route, près de la mer, par un orifice anfractueux de deux mètres de diamètre. On pénètre immédiatement dans un véritable salon aux banquettes naturelles tellement lisses qu’on les croirait façonnées et polies par l’homme. Roby profite de cette occasion, à la lumière naturelle produite par l’orifice d’entrée, pour nous donner ses dernières recommandations avant la marche car dix mètres plus loin, l’obscurité est totale. La randonnée commence à la lumière des torches électriques, à plat ou en légère montée. La marche se fait sur un sol inégal de scories, ce qui implique certaines précautions.
On avance sous une épaisseur moyenne de lave de deux à quatre mètres, dans des galeries plus ou moins larges et hautes : certains passages ne font pas plus de 80 centimètres de hauteur, ce qui implique de marcher en « canard » ou à quatre pattes. Ces galeries s’articulent autour de « piliers » parfois larges (2 à 3 mètres), parfois fins (0,20 cm à 1 m) constitués par une accumulation de laves autour d’arbres pétrifiés, des filaos essentiellement, ensevelis droits, ayant résisté à la poussée et à la pression. C’est un véritable labyrinthe dont seul le guide a la clef. Constitué de tubes et de couloirs zigzagants, entrecoupés de cavités de volumes et de hauteurs variables, il fait immanquablement penser à une chapelle ou à une nef de cathédrale éclairée par les torches des randonneurs. Certains passages surélevés, dits « canyons », peuvent être délicats à franchir mais sont courts (10 à 20 m) et Roby assure.
L’atmosphère est saine et fraîche et l’on respire normalement, l’air étant régulièrement renouvelé par quelque puits affleurant la surface. Parfois, le puits n’a pu percer totalement la couche de lave et l’on peut voir un extraordinaire phénomène de vitrail ajouré laissant filtrer une lumière diffuse, à comparer aux dentelles de marbre du Taj Mahal.

Couleurs et sculptures aussi naturelles qu’inattendues
Tout au long de la marche, l’enchevêtrement des coulées 2001 et 2004 est patente, maispiton_de_la_fournaise_3 elles sont facilement reconnaissables à leur structure et à leur pigmentation soufrée et jaune pour l’une, ferreuse et rouge pour l’autre. Le plus extraordinaire ? On découvre après coup sur les photos prises au flash que certains murs sont jaune vif et d’autres d’un rouge éclatant absolu. A un moment, nous passerons sous la route, identifiée par la chaleur plus forte sous une couche de lave plus mince et le bruit assourdi des voitures. Et puis on découvrira, au fil des parois, des sculptures naturelles inattendues édifiées par la lave lisse et refroidie « en creux », sous forme de longs tubes rectilignes construits autour de filaos pétrifiés et tombés en poussière ressemblant à des tubes de canons, et « en plein » de proue de bateau, requin, dodo (oiseau disparu, emblématique de l’Océan indien) et tête de chien tellement vrais que l’on croit rêver. Le plus étonnant est la présence fréquente de stalactites et de stalagmites de lave de petite taille (une vingtaine de centimètres) témoignant de la fluidité extraordinaire de la coulée originelle.
Après avoir traversé, sur le chemin du retour, des forêts de lianes constituées par les racines filiformes des fougères repoussant en surface, le guide ayant, sans hésitation – on se demande par quel miracle – retrouvé son chemin, nous émergeons à l’air libre, saisis par la chaleur torride du soleil se réfléchissant sur le corps noir du champ de lave. Au terme de trois heures de marche et d’émerveillement, on a l’impression d’avoir incarné un héros de Jules Verne ou d’Hergé. Il ne reste plus alors qu’à remonter la pente pour retrouver quelques nourritures terrestres, au restaurant du bord de mer, à Saint-Philippe… Son nom, la « Mer Cassée », ne s’invente pas !

 
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